Allaitement ou non? – Savoir suffit-il pour choisir? (partie 1)

Allaitement ou non? – Savoir suffit-il pour choisir? (partie 1)

Première partie : savoirs, désir et croyances

 

Il n’est plus possible actuellement de nier ou de minimiser la supériorité biologique du lait maternel, comme cela a été le cas durant une partie du 20ème siècle. Les connaissances  accumulées sur ses propriétés immunitaires et nutritives sont indéniables, tant pour la santé de l’enfant que de la mère.

Pourquoi l’information destinée au grand public est minimisée lorsqu’il s’agit d’allaitement?

Bien sûr,  il y a la mainmise de l’économie sur la plupart des médias, entre autres par le biais de la publicité. L’allaitement est gratuit et sa distribution est bénévole : il ne rapporte donc pas un centime aux entreprises quelles qu’elles soient. Les laits industriels sont des marchandises, permettent de faire gagner de l’argent, et surtout, font office de « produits d’appel » pour les multinationales. On oublie facilement la marque des biscuits pour la collation, pas celle du premier lait de son bébé.

Allaitement ou non? - Savoir suffit-il pour choisir? | Cocoon Bien Naître
Crédit photo : pixabay.com

D’autres raisons, plus profondes

En fait, il y a plusieurs façons de parler de l’alimentation des nouveau-nés. L’une d’entre elles est aseptisée et tacitement moralisatrice. Elle évacue les enjeux émotionnels de la relation mère enfant, ne tient aucun compte des systèmes de représentations du corps féminin, ni des conceptions du maternage, ni des conditions parentales d’une époque donnée….

Elle donne un avis clair, simple, sur « la bonne manière » de s’occuper d’un bébé et de le nourrir[1]. Dans une société où les repères traditionnels tendent à partir en fumée, les idées fortes et simplistes attirent ceux et celles qui veulent recevoir ou donner des solutions toutes faites. Ainsi, les discours sur l’allaitement sont parfois réduits aux bénéfices du lait maternel, additionnés ou non d’une critique en règle des laits de type industriel.

Ou l’inverse! Il y a trente ans, l’opinion publique et bien des professionnels de la santé préconisaient le lait industriel. Le biberon semblait l’avenir de l’homme tant il symbolisait la modernité: partage des tâches, réglage des quantités, fiabilité démontrée à grand renfort de publicités et de « petits cadeaux » aux institutions médicales.

De nos jours, le lait maternel étant mieux connu, on se contente de le mettre en doute – on évoque les résidus pesticides qui peuvent s’y trouver, mais jamais ceux du lait de vache qui sert pourtant de base aux lait industriels. Ou alors, on en minimise l’intérêt. Périodiquement un(e) pédiatre (ou autre) se fait remarquer dans la presse en affirmant que les bébés nourris « au biberon » se portent aussi bien que les autres, allaités; que le lait maternel ne serait pas « si miraculeux que cela ».

L’allaitement maternel un sujet « chaud »

Mais qu’a-t-il (elle) voulu dire au juste ? Que la jeune mère a le droit de choisir le mode d’alimentation qui lui convient ? Mais pourquoi ne pas le dire ouvertement ? Pourquoi n’arrive-t-on à parler de la liberté de choix qu’en minimisant le lait maternel ? Pourquoi la question du ressenti et de la liberté de chacune ne peut-elle s’exprimer qu’en terme de prévention de l’asthme ou de troubles intestinaux, ou encore de taux de taurine, de lactobifidus ou d’omega 3 selon la mode du moment ?

Parce que l’alimentation du tout petit est un sujet « chaud », situé aux confluents de plusieurs domaines à forte charge émotionnelle comme la place de la femme et de la mère, le couple, la fécondité, la transmission de la vie, donc le sens que l’on donne à celle-ci, le cheminement psychologique au cours d’une grossesse, le rapport au corps en général, l’image du corps féminin en particulier, le maternage intensif des premières semaines (et son vécu!), la place que prend (ou non) le père, le regard d’une société productiviste sur le « congé » de maternité, le degré de solidarité autour des familles, la vision que l’on a du tout petit, fauteur de troubles ou miracle vivant ou les deux à la fois !

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Crédit photo : Renée Ledoux

Parce qu’ il y a toujours un risque à aborder les désirs parfois contradictoires qui nous animent, les ambivalences qui nous touchent, les répugnances que l’on préfère taire, les insuffisances d’une société ou d’un système de soins de santé.

Qu’est ce qui fait qu’une femme décide d’allaiter ou non ? 

Et surtout, qu’est ce qui fait qu’une fois sa décision prise, elle continue un peu, beaucoup, tendrement, passionnément ou pas du tout ?

Pour avoir accompagné et écouté tant de femmes et de familles dans la rencontre avec leur tout petit, je sais qu’il n’y a pas de réponse simple.

L’allaitement est comme un jeux de cartes

L’image qui me vient pour exprimer toutes les idées, croyances, vécus, paroles, représentations qui peuvent influencer l’allaitement, est celle d’un jeu de cartes : il y aurait les « atouts », les cartes qui le facilitent, le font voir comme un fait normal, accessible. Et il y a les autres, celles qui le rendent difficile, le font voir comme un fait contraignant, désagréable ou douloureux.

Chaque femme, possède son propre jeu, élaboré tout au tout au long de sa maturation intérieure et des multiples imprégnations extérieures. Chaque jeu est unique, et forcément mélangé. Personne n’a que des cartes favorables ou que  des cartes défavorables. Rien n’est « tout blanc » ou « tout noir »; la couleur globale d’un jeu se situe toujours dans le plus ou moins gris. Lorsque sa collection de cartes tend vers le clair, la jeune mère pense et dit que l’allaitement « coule de source », « c’est tellement naturel ». À l’inverse, d’autres ne le sentent pas du tout : « Ma mère n’a jamais eu de lait » ; « J’ai essayé une fois, j’ai eu trop mal » ; « une bouche de bébé sur mes sein? Non!  »  Ajouter à cela toutes les intermédiaires, celles qui  veulent bien « essayer »: « si j’y arrive », « si j’ai du lait ».

Et puis, toutes les futures et jeunes mères  sont en communication avec d’autres personnes – conjoint, ascendants, collatéraux, amies, médecins, sages-femmes…- qui elles-mêmes possèdent leur « jeu de cartes » particulier, influençant leur manière de percevoir l’allaitement, de le soutenir, de s’en désintéresser ou …de le saboter.

Voyons d’abord les « cartes » d’origine interne

Tout au long de son histoire, la petite fille, la jeune fille, la jeune femme a élaboré une image et un vécu de ses seins, nourri par le discours de sa mère, de sa famille, de la culture ambiante. Nous faisons partie de ces mammifères qui conjuguent station debout et développement des glandes mammaires hautes. Les seins des femmes sont haut placés, globulaires, immédiatement visibles, formant une part repérable et typique de la silhouette féminine. Aux confins de l’être, où se mêlent de manière inextricable nature et culture, les seins féminins ont plusieurs fonctions, se vivent sur plusieurs harmoniques: narcissique, sexuelle, maternelle.

La fonction narcissique, est purement psychique et propre à l’espèce humaine. Bien vécue, elle contribue largement à une identification sexuelle gratifiante et amène la jeune fille à se regarder avec satisfaction, se toucher, à en connaître la sensibilité et à les mettre en valeur. Une « bonne carte » pour un éventuel allaitement futur. Mais cette première fonction peut aussi être mal vécue ou interdite. Comment envisager allaiter avec des seins que l’on n’apprécie pas, que l’on veut ou ne peut pas toucher? Comment imaginer l’allaitement si l’on reste dans l’immaturité du paraître et la croyance que seuls les seins (retouchés à l’ordinateur) des magasines sont dignes d’intérêt? La réalité très « incarnée » de l’allaitement, avec les seins qui gonflent ou qui coulent, avec le bébé qui tète goulûment, peut mettre certaines femmes très mal à l’aise.

La fonction sexuelle est également spécifiquement humaine. Bien vécue, cette fonction conduit à prendre conscience de l’attrait que les seins exercent sur l’autre moitié de l’humanité, et, dans une relation privilégiée, à recevoir et donner du plaisir. Lorsque séduction et maternité ont été intégrés dans la personnalité, se voir et se concevoir à la fois comme amante et comme mère, rend l’allaitement psychiquement possible. Mais nous sommes issus d’une culture où le sexuel et le maternel ont été très souvent séparés[2], rendus incompatibles. Pour certaines femmes, il y a un choix à faire : si les seins sont érotiques, ils ne peuvent être nourriciers (ou le contraire). Imaginer leur bébé tétant leur sein crée un malaise indicible où se profile l’interdit de l’inceste. Allaiter, ou voir allaiter un bambin de plus de six mois, voire d’un an et plus, est carrément impensable : c’est choquant[3].

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Crédit photo : Renée Ledoux

Poussées dans le dos par l’information à propos des avantages du lait maternel, certaines mères font un compromis avec elles-mêmes pour donner « le meilleur » à leur tout petit. Elles  décident de donner du lait maternel, mais au biberon et après l’avoir exprimé avec un tire-lait. L’appareillage fait écran entre son corps et celui de son bébé, et permet le don du lait sans l’angoisse que pourrait susciter un contact trop intime.

Bien entendu,  certains hommes vivent avec le même clivage concernant la femme, leur corps et leurs seins. La sainte maman et l’amoureuse ne peuvent être une seule et même personne. Pensées compatissantes à leur épouse…

La fonction maternelle est la dernière à se mettre en place et se colore de la manière dont ont été vécues les deux autres, dans le gris clair ou foncé. C’est la seule fonction qui soit qualifiée de « naturelle », puisque nous la partageons avec les autres femelles mammifères, mais le libre choix possible, l’intensité et la complexité des liens qui s’y jouent font qu’on ne peut la réduire à une fonction strictement biologique, …comme aucune fonction vitale chez l’être humain, d’ailleurs.

On le voit, au cours des années qui précèdent la maternité, se construisent la relation à soi et aux autres, et se mûrit le désir vivre à deux puis le désir d’enfant. Des cartes propices ou non se collectionnent, s’influencent ou se contredisent.

Quelques exemples concrets d’atouts allaitement

La petite fille voit sa mère allaiter avec bonheur; elle joue à l’imiter en mettant sa poupée au sein; dans ses livres scolaires, il y a des images représentant des mères qui allaitent leur bébé ; au jardin public, elle voit une jeune mère bien dans sa peau allaiter son bébé tout naturellement; adolescente, elle est heureuse de voir ses formes se dessiner; elle ose se toucher, se laisser toucher. Elle entend dire ou lit quelque part que le lait maternel est le meilleur qui soit et que le fait d’allaiter est excellent pour la santé.

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Crédit photo : Renée Ledoux

Quelques contre-exemples

Sa mère considère la maternité comme une corvée et s’y sent malheureuse. Elle lui raconte qu’elle a essayé, mais qu’elle n’avait pas assez de lait. Personne n’allaite dans son entourage. La petite fille donne le biberon à sa poupée. Jeune fille, elle se compare aux autres et ne se trouve pas belle avec ses seins trop petits, gros, haut, bas (biffez les mentions inutiles). Elle croit que l’allaitement abîme les seins (entendu à la télé), que le lait maternel est pollué, (lu dans le journal). Elle lit « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir. Jeune femme, elle se représente les seins comme des objets de séduction. Sa meilleur copine fait une expérience désastreuse de l’allaitement; elle a très peur d’avoir mal….

Ne croyez pas que je vous ai décrit deux personnes différentes. Je le répète, des cartes des deux catégories peuvent se retrouver chez une même personne. On peut très bien avoir donné le biberon à ses poupées, avoir lu Simone, avoir entendu sa mère se plaindre de n’avoir jamais eu assez de lait, avoir peur de vivre à temps plein avec un tout petit ET faire partie d’une famille où l’allaitement a plutôt bonne presse, avoir une amie qui allaite avec une aisance et un conjoint très encourageant.

Lectrice ou lecteur, je vous invite, avec humour et lucidité, à regarder votre propre jeu, à voir vos atouts et vos as de pique, à les comparer…

Voyez si votre jeu évolue au cours d’un allaitement, s’il est influencé par la météo ou le nombre d’heures de sommeil de la nuit dernière.

Vous verrez, rien n’est limpide. Mais c’est cela être humain.

Ingrid Bayot

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Ingrid Bayot est infirmière et Sage-femme de formation belge. Elle a travaillé dans les divers domaines de la périnatalité. En 2003, elle obtient un Diplôme Universitaire en Lactation Humaine et Allaitement (DULHAM) à la Faculté de médecine de Grenoble. Elle a suivi diverses formations en communication et en psychologie. Ingrid Bayot est formatrice en périnatalité pour Co-Naître® depuis 1992 (www.co-naitre.net ) et assure des formations en périnatalité et allaitement au Québec et en Europe. Elle est consultante pour le CIUSSS de l’Estrie, chargée de cours à l’UQTR dans le programme de Pratique Sage-femme au Québec. Elle est l’auteure de nombreux articles et du livre Parents futés, bébé ravi, Ed. Robert Jauze. Site www.ingridbayot.com

 

 


[1] Lire à ce sujet l’excellent livre de G. Delaisi de Parceval et S. Lallemand, « L’Art d’accommoder les bébés, 100 ans de puériculture française », Edition Odile Jacob,  2001.

[2] Dans les mythologies celtes, certaines déesses sont à la fois amantes expertes et mère prolifiques, signant là une formidable vitalité. L’imaginaire chrétien ne propose qu’une seule figure féminine : une mère vierge. Même si les exégètes modernes considèrent la virginité comme un symbole de disponibilité spirituelle, il n’en fut pas de même par le passé.

[3] On peut sans doute y voir la raison pour laquelle des professionnels de la santé s’arrangent pour mettre en doute ou pour saborder les allaitement « trop longs ».


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Accompagnante à la naissance | Cocoon Bien Naître

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